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11 août 2007

Ouééééééé 2 !

Dimanche soir. 22h passées. Le téléphone sonne. "Allo c'est moi (= my mother), je t'appelle pour te dire que ton père va être hospitalisé dans les minutes qui viennent, il est tombé ce matin par terre sans pouvoir se relever, j'ai dû appeler les pompiers. Et maintenant, il tousse sans arrêt, il part en urgence à  l'hôpital P".

Cela faisait cinq jours qu'il était de retour chez lui...

Il faudra deux jours pour lui trouver un lit dans cet établissement de pointe, probablement l'un des meilleurs d'Europe pour le traitement du cancer. C'est dire combien cette maladie frappe de monde... Il faudra trois autres jours pour que soit choisi l'établissement qui va se charger des soins à faire en attendant l'entrée en unité de soins palliatifs, un peu plus tard dans l'été. Ca y est donc, il ne rentrera plus jamais chez lui.

Pour celles et ceux qui ne sont pas ou plus bien au courant, les derniers mois ont été plutôt mouvementés. Je résume: mon père souffre depuis quelques années d'un cancer de la prostate qui s'est progressivement généralisé, aux os d'abord, puis aux vaisseaux sanguins, puis au foie et aux poumons. Il n'a pas d'atteinte cérébrale, ce qui ne l'empêche pas de dérailler un bon coup, car il est dans le déni complet de sa mort prochaine et même de sa maladie tout court maintenant. Il a franchi depuis près de deux ans le stade de l'incurable et de la résistance du cancer à tous les traitements. Pourtant il souffre peu ou pas, et supporte d'ailleurs fort bien les traitements analgésiques qu'on lui donne en quantité minime pour le moment. Il se contente d'être insupportable, d'insulter médecins et infirmières, de se déclarer miraculé, de s'en prendre aux autres patients quand il les croise et de délirer par moments assez fort. C'est ma mère qui s'en prend le plus: il lui en veut de tout, probablement aussi plus encore de sa survie, car au fond de lui il y a bien quelque chose qui sait tout en niant l'évidence. 

Il est hospitalisé depuis mi-juin, dans divers établissements, car son état mental lui a valu un mois d'hôpital psy en plus du reste, jusqu'à ce qu'il soit assez calme pour retourner dans un établissement conventionnel. Jusqu'à ces cinq jours chez lui enfin, les derniers.

Ce qui veut dire que je le perds deux fois, la première c'est fait - impossible d'avoir une conversation normale avec lui depuis l'an passé - la deuxième est pour bientôt. Cette fois-ci encore, l'infection pulmonaire est banale, ils vont résorber tout ça en deux coups d'antibiotiques. Mais le cancer gagne du terrain: amaigrissement prononcé, fatigue, dégradation physique importante, lui qui aimait tant manger - et oui! j'ai de qui tenir!! - ne mange plus grand-chose. Il reste couché en permanence, alors qu'il manigançait sans cesse des évasions invraisemblables il y a encore quelques jours...

Un jour concessionnaire de voitures de luxe - le seul patient de France à avoir voulu vendre un coupé sport de grand renom à son oncologue, à plus de 80 ans!!! - un autre jour il est commandant de bord chez Air ChezNous, un autre encore capitaine de navire!!! Il aura vécu jusqu'au bout ses passions: automobile, aviation, bateau, mécanique. Il aimait la nature aussi, et la pêche et la chasse. Il a même repris tous ses permis cette année, alors qu'il ne tenait plus bien debout! C'est le rêve qui le maintient en vie, le rêve! Il pousse à l'extrême ce qu'il a vécu en vrai - et en plus petit! -  dans le temps. Grâce à lui, j'ai roulé dans de belles voitures américaines quand j'étais gosse, j'ai fait de l'avion à ses côtés et acquis des rudiments de pilotage, j'ai appris la voile et la navigation de plaisance... et l'on cherche un peu moins à m'entuber me faire passer pour une conne dans les garages.

Ce vieux fou délabré, c'est mon père. 

Nous montons donc le voir une journée la semaine prochaine. Ce sera la dernière fois. J'espère bénéficier de cinq minutes de lucidité, cela arrive encore, de temps en temps... Il faudra que je n'oublie pas de lui raconter la truite que j'ai pêchée il y a quelques jours: même pas très grande, elle était bien plaisante à sortir du courant où elle s'était postée et nous l'avons dégustée avec délectation!